Thème
Chapitre 18 — Organiser un relais propre
⚡ ALERTE
⚡ Ce chapitre décrit des techniques qui engagent la sécurité. La lecture ne remplace pas l'apprentissage encadré et la pratique supervisée.
Storyboard global — Du relais solide au relais exploitable [T]
| Temps | Objectif | Geste clé | Risque évité |
|---|---|---|---|
| 1 | Créer la sécurité | Relais fiable, leader vaché | Chute ou charge mal reprise |
| 2 | Rendre lisible | Séparer ligne d'assurage et ligne de manœuvre | Confusion sous stress |
| 3 | Assurer efficacement | Placer l'assurage haut et testé | Mauvais contrôle du second |
| 4 | Ranger la corde | Déversoir, vire ou lovage cohérent | Emmêlage au départ suivant |
| 5 | Accueillir le second | Place, point de vachage, chemin de corde | Relais saturé |
| 6 | Préparer la suite | Matériel, topo, brin actif, ordre de départ | Transition lente ou erreur de brin |
FACTEUR HUMAIN
Un relais propre réduit la charge mentale. Quand tout est lisible, la cordée peut détecter plus vite une anomalie : mousqueton non vissé, brin croisé, corde mal orientée, second mal positionné.
L'art de l'ordre au relais
Un relais techniquement solide mais mal organisé est un relais dangereux. Si les cordes s'emmêlent, si l'assurage est mal positionné, si le second n'a pas de place pour arriver, si la transition se fait dans la confusion — on perd du temps, on commet des erreurs, et on augmente les risques.
Organiser un relais, c'est penser à tout ce qui va s'y passer : l'assurage du second, l'arrivée du second, la transition des rôles, le départ de la longueur suivante. Chaque élément doit être à sa place, chaque corde doit avoir son chemin, chaque personne doit savoir où elle va.
15.1 Les deux lignes distinctes [T]
Le principe fondamental de l'organisation d'un relais est la séparation en deux lignes distinctes. La première ligne est la ligne d'assurage : elle passe par le primaire et porte le reverso en mode autobloquant. C'est sur cette ligne que l'on assure le second. La deuxième ligne est la ligne de manœuvre : elle est installée idéalement plus haut que la première (sur un deuxième point ou sur le haut de la triangulation) et sert aux opérations complémentaires — mouflage éventuel, renvoi de corde, vachage d'un deuxième grimpeur.
Séparer visuellement et physiquement ces deux lignes permet de garder une lecture claire du relais. On voit immédiatement quel brin va où, quelle manœuvre est en cours, quel point porte quoi. Quand les cordes se mélangent sur un seul point sans logique, toute intervention devient confuse — et la confusion en grande voie est l'antichambre de l'erreur.
RAPPEL
RAPPEL — Lignes distinctes : cette séparation est fondamentale. Relire le chapitre 14 si on hésite sur la différence entre assurage (ligne d'assurage) et mouflage (ligne de manœuvre).
⚡ DOCTRINE RELAIS — Manuel monitorat
Dans ce livre, un relais est construit avec une règle de lisibilité et de redondance : mousquetons orientés vers le bas quand la configuration le permet, virole à l'opposé du rocher, triangulation dans le sens de la charge attendue, nœud impératif dans les systèmes triangulés. Les systèmes sans nœud de type Pavlotin sont proscrits : la rupture d'un brin peut entraîner la perte complète du relais. Le primaire doit rester lisible, accessible et vérifiable.
15.2 L'assurage au plus haut possible [T]
Lors de l'installation du relais, on place l'assurage (le reverso en mode autobloquant) au point le plus haut possible. Ce choix repose sur trois raisons fondamentales.
La première est la répartition des forces. Un point d'assurage haut distribue mieux les contraintes sur l'ensemble du relais et réduit la charge sur les points d'ancrage individuels. La charge n'est pas concentrée sur un seul nœud ou un seul primaire, mais répartie sur la structure entière du relais — c'est une meilleure utilisation du potentiel de retenue du système.
La deuxième est l'optimisation de l'assurage lui-même. Quand la corde part d'un point haut, l'assureur contrôle mieux la tension et les mouvements du grimpeur — le bras de levier est plus favorable, les frottements sont moindres. C'est particulièrement important pour des manœuvres complexes comme le mouflage ou le passage de surplombs. L'assureur a aussi une meilleure visibilité sur le grimpeur.
La troisième est la gestion des cordes. Un point d'assurage haut évite que la corde ne frotte contre la paroi ou ne se coince dans des fissures, ce qui compliquerait les descentes et les montées ultérieures. Les brins sont plus dégagés et plus faciles à manipuler.
Dans un relais triangulé, cela signifie placer le reverso sur les brins de la triangulation, au-dessus du nœud, plutôt que sur le primaire. On gagne en recul et en visibilité.
RAPPEL
RAPPEL — Assurage haut : voir aussi la section 14.1 sur le relais triangulé et le placement du reverso « au-dessus du nœud ».
15.3 Le sens des cordes : intérieur et extérieur [T]
Dans un relais bien organisé, on distingue le côté intérieur (côté paroi, côté grimpeur qui arrive) et le côté extérieur (côté vide, vers le dehors). Les cordes doivent être disposées de manière à ce que :
- Le brin actif (celui qui va vers le grimpeur) soit toujours du côté intérieur.
- Le brin mort (le surplus lovée) soit du côté extérieur.
Cette discipline évite les croisements de cordes qui, au moment de la transition, provoquent des emmêlements. Elle permet aussi au second d'arriver sans se retrouver pris dans un réseau de brins incompréhensible. Un relais où les cordes sont bien orientées se déchiffre en un coup d'œil. Un relais où elles s'entrecroisent exige plusieurs minutes de démêlage — minutes perdues qui s'ajoutent au temps total de la course.
On visualise cela en pensant à l'arrivée du second : ses mains, ses pieds, son équipement ne doivent pas se prendre dans des brins qui ne le concernent pas. Il doit pouvoir se vacher proprement et partir rapidement.
15.4 Le déversoir de corde [T]
En grande voie, on ne peut pas toujours stocker la corde sur soi ou la laisser pendre dans le vide. Le déversoir de corde est un système qui permet de ranger proprement le surplus de corde au relais, accessible pour le départ de la longueur suivante sans risque d'emmêlement.
Méthode 1 : le déversoir sur sangle.
On fixe un mousqueton à vis (ou une dégaine) sur un point haut du relais. On y relie une sangle longue qui revient dans le mousqueton (créant une boucle). Puis on love la corde en passant chaque boucle dans la sangle, comme si on la stockait sur soi. La corde pend en guirlande ordonnée le long de la paroi, compacte et accessible.
Avantages : Système compact. Corde facile à récupérer. Pas de croisements parasites.
Inconvénients : Nécessite une sangle dédiée. Prend un peu de temps à mettre en place.
Méthode 2 : le déversoir sur dynaloop avec nœuds magiques.
On confectionne un nœud « magique » (nœud coulant) sur la corde à lover, en le fixant à la dynaloop (ou à un mousqueton du relais). On avale deux à trois mètres de mou, on fait un nouveau nœud magique sur la ganse du précédent. On répète l'opération jusqu'à ce que toute la corde soit lovée. Ce système est très compact et se défait rapidement en tirant sur le dernier brin.
Avantages : Très compact. Corde récupérable rapidement (un seul brin à tirer). Ne nécessite qu'un mousqueton.
Inconvénients : Plus fragile (les nœuds peuvent se défaire). Moins intuitif pour celui qui part en tête.
Attention au sens de départ. Si l'on grimpe en réversible (changement de leader à chaque longueur), le déversoir fonctionne sans modification — le nouveau leader tire simplement sur le brin de dessus. Si le leader est fixe (même grimpeur qui part à chaque longueur), il faut penser à organiser la corde pour qu'elle se déroule dans le bon sens au départ — sinon, on se retrouve à tirer le brin du dessous, et tout s'emmêle.
Avec la méthode 1, cela ne pose pas de problème — la structure des boucles sur la sangle dirige naturellement le flux. Avec la méthode 2, il peut être plus rapide de se désencorder et de passer les brins manuellement plutôt que de dénouer les nœuds magiques.
INFO
Rappel : Un surplus de corde mal géré est l'une des causes les plus fréquentes de perte de temps au relais. Investir trente secondes à bien ranger sa corde en fait gagner cinq minutes à la transition. C'est un investissement stratégique, pas une perte de temps.
DÉTAIL QUI CHANGE LA JOURNÉE
Le leader ne doit pas attendre l'arrivée du second pour réfléchir à son emplacement. Avant que le second arrive, il faut déjà savoir où il va se vacher, où passeront ses pieds, et où ira le matériel récupéré.
15.5 Accueil du second au relais et transition [A]
L'arrivée du second au relais est un moment clé qui mérite un protocole clair pour éviter les erreurs et les oublis.
Protocole d'arrivée :
Le second arrive au relais. Il se vache immédiatement sur le relais — idéalement sur un point distinct du primaire d'assurage, ou sur un mousqueton dédié attaché à l'un des points d'ancrage. Il signale clairement « vaché ». Le leader vérifie le vachage (visuellement, en tirant légèrement sur la longe de vachage) et confirme « vachage confirmé ». À ce moment seulement, le leader retirer la corde du reverso. C'est une étape critique : avant que le second soit vaché, la corde reste absolument dans le reverso.
Étapes de la transition :
- Vérification du vachage du second (le leader tire sur la longe).
- Démontage de l'assurage (retrait du reverso du relais).
- Réorganisation des cordes pour la longueur suivante — changement du sens si nécessaire, démêlage des brins.
- Transfert du matériel (dégaines, coinceurs) du leader vers le second s'il va devenir leader.
- Vérification croisée de l'équipement — chacun vérifie que l'autre est prêt.
- Lancement du leader dans la longueur suivante — signal clair « en avant » ou équivalent.
Chaque étape se fait dans l'ordre, sans précipitation. C'est au relais qu'on ralentit pour aller vite — un départ bâclé se paie en problèmes dans la longueur suivante. Les erreurs les plus fréquentes (oublier de vérifier le vachage, retirer la corde du reverso avant d'être sûr que le second est vaché, mal compter les dégaines) se produisent pendant une transition bâclée.
RAPPEL
RAPPEL — Transition : voir aussi le chapitre 16 sur l'assurage du second, qui explique comment fonctionne le reverso et comment le transférer au second.
15.6 Organiser le relais pour la grimpe en flèche [A]
La grimpe en flèche (ou « swing leads ») consiste à alterner le rôle de leader à chaque longueur : le second de la longueur précédente repart en tête dans la longueur suivante. C'est la méthode la plus rapide pour progresser en grande voie, car elle élimine le temps de réorganisation des cordes et de transfert du rôle de leader. Elle exige toutefois une organisation très précise du relais.
Principes d'organisation :
Pour que la grimpe en flèche fonctionne efficacement, le relais doit être organisé de manière très spécifique dès le départ :
La corde doit être rangée de manière à ce que le brin qui va vers le nouveau leader (l'ancien second) parte du dessus du tas — sinon, il faudra démêler les brins avant le départ.
Le matériel (dégaines, coinceurs) doit être prêt pour être transféré rapidement — idéalement, le second en arrive doit récupérer immédiatement les dégaines destinées à la longueur suivante.
Le nouveau leader doit pouvoir partir dès qu'il est équipé, sans attendre une réorganisation complexe du relais.
Le « vieux » leader s'installe à l'assurage (reprend le reverso en main) pendant que le nouveau leader prépare son départ.
Logistique pratique :
- Le déversoir de corde doit être fait dans le bon sens — le brin qui sort doit être celui du nouveau leader.
- Les dégaines pour la longueur suivante doivent être facilement accessibles (regroupées, si possible sur la même longe ou le même mousqueton).
- Le reverso doit être transféré rapidement du leader au new assureur.
- Les deux grimpeurs doivent communiquer clairement : « prêt à partir ? » → « vas-y », pas d'ambiguïté.
Conditions de réussite :
La grimpe en flèche exige que les deux grimpeurs soient à l'aise en tête au niveau de difficulté de la voie — il n'y a pas de « second » moins capable qui se repose. Elle n'est pas adaptée aux cordées avec un écart de niveau important, ni aux voies où le leader a besoin de tout le matériel récupéré par le second (des voies très équipées en coinceurs qui nécessitent d'adapter le matériel à chaque longueur).
Sur les voies sportives bien équipées (chaînes de relais) et plates en difficulté, c'est une technique très efficace. Sur les voies alpestres techniques ou très protégées, elle peut être impraticable ou du moins peu utile.
15.7 Relais propre en cordée de trois [A]
Une cordée de trois transforme un relais correct en relais potentiellement encombré. Le problème principal n'est pas seulement la place physique : c'est la lisibilité des brins. Chaque second doit pouvoir comprendre quel brin le concerne, où il se vache, quelles dégaines il récupère et comment il repartira ou laissera repartir le leader.
Principes d'organisation :
- Le leader annonce avant le départ comment les deux seconds seront assurés.
- Les deux brins sont identifiés par couleur et par rôle.
- Le relais conserve deux espaces distincts : zone d'assurage et zone de stationnement.
- Le second le moins expérimenté est placé au milieu quand cela améliore l'aide possible.
- Les dégaines récupérées sont triées dès l'arrivée, pas jetées en vrac sur le relais.
- Les traversées sont anticipées avant le départ, car elles peuvent piéger l'un des deux seconds.
FACTEUR HUMAIN
À trois, les messages se brouillent facilement. Le leader ne doit pas seulement donner des consignes ; il doit vérifier qui les a comprises. Une consigne donnée à “vous deux” peut être appliquée différemment par chacun.
15.8 Relais propre et grimpe réversible [A]
En grimpe réversible, l'organisation du relais doit préparer le changement de leader. Le brin qui partira dans la longueur suivante doit être au-dessus et disponible. Le matériel utile doit revenir au futur leader. Le déversoir de corde doit être choisi en fonction du sens de départ.
| Configuration | Organisation de corde | Attention principale |
|---|---|---|
| Même leader repart | Le brin utile peut être dessous si mal rangé | Rebasculer ou réorganiser avant départ |
| Réversible | La corde se déroule souvent naturellement | Vérifier le brin actif avant de partir |
| Cordée de trois | Deux brins + matériel récupéré | Éviter les croisements et les twists |
| Relais suspendu | Pas de vire pour poser la corde | Déversoir obligatoire ou lovage sur sangle |
15.9 Check-list express — Relais propre avant départ [R]
- Le leader est-il clairement identifié pour la longueur suivante ?
- Le brin actif est-il libre, au-dessus, sans nœud parasite ?
- Le matériel nécessaire est-il sur le bon baudrier ?
- Les deux lignes du relais sont-elles lisibles ?
- Le second est-il vaché sur un point qui ne gêne pas l'assurage ?
- Le topo a-t-il été relu avant le départ ?
- Le premier point ou premier mouvement de la longueur suivante est-il identifié ?

Le second qui arrive au relais après une longueur dure — un sourire, le souffle court, le casque qui penche. Un relais propre, c'est aussi ce qu'on retrouve quand on l'a quitté propre.
