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Chapitre 37Conclusion : Il reste encore des relais à construire

Chapitre 37 — Conclusion : Il reste encore des relais à construire

Paroi calcaire avec arbre tordu en avant-plan, ciel pâle
Une grande voie ne se termine pas au sommet.

Le sommet n'est pas la fin

Une grande voie se termine rarement au sommet.

Le sommet a cette force symbolique. On l'a regardé depuis le bas, parfois longtemps avant le départ. On l'a cherché dans le topo, imaginé derrière une arête, deviné au-dessus d'un dernier ressaut. On l'a rejoint longueur après longueur, relais après relais, avec la fatigue qui monte, le sac qui pèse, les mains qui se durcissent, la lumière qui change. Quand on y arrive, quelque chose se relâche. La ligne est sortie.

Mais la grande voie ne s'arrête pas là.

Il reste souvent une descente, quelques rappels, un sentier, un retour vers la voiture (→ Ch.14). Il reste à ranger la corde sans la coincer, à garder le casque jusqu'au terrain sûr, à retrouver le chemin, à se parler encore clairement alors que l'attention baisse. Puis vient ce moment discret où la journée commence vraiment à se refermer : la corde retourne dans le sac, le baudrier redevient un objet ordinaire, les chaussons quittent les pieds. La fatigue arrive plus franchement. Les corps redescendent. Les mots reviennent.

Le sommet marque la fin d'un itinéraire. Il marque rarement la fin de ce qu'il laisse.


Ce que ce livre porte

Ce livre est né de cette expérience-là : non pas seulement de l'envie de décrire des techniques, mais de ce que les grandes voies déposent avec le temps.

Il fallait bien parler des nœuds (→ Ch.11), des relais (→ Ch.13), des rappels (→ Ch.14), des assurages avancés (→ Ch.19), des réchappes (→ Ch.15), des situations dégradées (→ P6). Il fallait poser les gestes, les ordres, les vérifications, les marges (→ Ch.27). La technique protège. Elle clarifie. Elle est indispensable.

Mais elle n'est pas toute la grande voie.

Ce livre est né de journées qui restent longtemps après le retour. De premières longueurs vécues comme des aventures entières. De relais suspendus où l'on découvre que la verticalité change la perception du temps. De rappels où la fatigue oblige à redevenir précis. De choix de voie trop ambitieux ou au contraire parfaitement adaptés (→ Ch.4). De moments de doute, de décisions de renoncer (→ Ch.28), de petites victoires silencieuses.

Une grande voie commence souvent par une envie simple : aller voir plus haut.


L'école du temps long

Paroi calcaire avec lumière rasante en fin de journée
En grande voie, tout s'additionne — les erreurs comme les bons gestes.

On quitte le confort de la couenne, la proximité du sol, la possibilité de recommencer aussitôt (→ Ch.1). On accepte que la journée s'étire. On accepte que la cordée devienne un système (→ Ch.8) et que chaque geste de l'un engage l'autre. On accepte aussi que le terrain ne soit jamais exactement celui que le topo promet.

On croit parfois que l'on vient chercher de la hauteur. On découvre que l'on vient chercher de la durée.

Le temps long est l'un des premiers apprentissages. Il transforme l'effort en expérience. Un relais confortable devient un petit refuge. Une pause pour boire devient un vrai acte de lucidité. Une corde emmêlée n'est plus un simple désagrément : elle consomme du temps, de l'énergie, parfois de la marge. En grande voie, tout s'additionne. Les bons gestes aussi. Une corde bien rangée, un topo accessible (→ Ch.6), une communication claire (→ Ch.9), un relais propre (→ Ch.18), une descente anticipée : ces détails construisent la journée autant que les mouvements de grimpe.

Il y a dans cette pratique une pédagogie lente. Elle ne donne pas toujours ses leçons immédiatement. Elle les dépose par couches. Une erreur faite une fois devient un rituel de vérification (→ Ch.33). Une peur mal comprise devient un sujet de travail. Une sortie trop longue rappelle l'importance de l'horaire-butoir (→ Ch.32). Un demi-tour assumé construit parfois plus d'autonomie qu'une voie sortie de justesse (→ Ch.28).


Les rencontres

Ce livre porte aussi la trace des rencontres.

Les grandes voies sont peuplées de visages. Des partenaires d'un jour et des compagnons de plusieurs années. Ceux avec qui l'on apprend, ceux avec qui l'on doute, ceux avec qui l'on progresse. Ceux qui montrent un geste sans en faire une démonstration. Ceux qui corrigent une erreur au bon moment. Ceux qui savent attendre. Ceux qui savent dire non. Ceux qui nous emmènent dans une première voie, puis ceux que l'on emmène à son tour (→ Ch.34).

Avec le temps, on réalise qu'aucun parcours ne se construit seul.

Nous avançons tous sur des traces laissées avant nous. Un conseil donné au pied d'une voie. Une remarque au relais. Une correction discrète. Une rencontre qui change une manière de pratiquer. Une confiance accordée au bon moment.

On croit parfois apprendre une technique. On reçoit souvent davantage : une façon de regarder le terrain, d'écouter un partenaire, d'accepter la marge, d'organiser le matériel (→ Ch.35). Cette transmission informelle est l'une des richesses de l'escalade. Elle passe de cordée en cordée, de génération en génération, parfois sans discours, simplement par la manière de faire.


Les parois, les lieux, les lumières

Les grandes voies nous relient aussi à des lieux. À des falaises. À des vallées. À des lumières. À des rochers dont la texture finit par devenir familière (→ Ch.31). Certaines parois deviennent des repères intimes. On les retrouve différemment selon l'heure, la météo (→ Ch.32), la cordée, l'état intérieur du jour.

Le Verdon tient naturellement une place particulière. Ses vides, ses lumières, ses sorties suspendues, cette façon qu'il a de mêler beauté et engagement. Mais aucune falaise n'a le monopole de l'émotion. Une voie modeste peut marquer autant qu'une grande classique.

Avec les années, on découvre parfois que l'on revient autant pour les lieux que pour les voies.

Pour une lumière du matin sur le rocher. Pour le bruit du matériel au départ. Pour le froid de l'approche. Pour le vent qui traverse un relais. Pour un vautour qui passe dans le vide. Pour le silence après une longueur. Pour la chaleur d'une dalle en fin de matinée. Pour ce moment simple où l'on regarde le paysage sans plus rien avoir à faire.

Ces plaisirs simples ne sont pas secondaires. Ils sont peut-être ce qui reste le plus longtemps. La cotation s'efface. Le détail des longueurs se mélange. Les performances se relativisent. Mais certaines sensations demeurent : l'odeur du calcaire chaud, la corde qui glisse dans les mains, le soulagement d'un relais atteint, le silence d'une gorge.

Paroi calcaire avec lumière rasante, mer de nuages au-dessous
Le rocher attendra. Toujours.

L'humilité comme condition de sécurité

La grande voie apprend aussi l'humilité.

Elle rappelle que nous sommes petits face au relief, au temps, à la météo, aux saisons. Que l'on peut être compétent et néanmoins surpris. Que le rocher n'a pas à se conformer à notre projet (→ Ch.30). Que le ciel ne tient aucun compte de notre envie. Que la cordée du jour n'est pas une abstraction, mais deux personnes avec leur fatigue, leurs doutes, leur niveau réel, leur état du moment.

Cette humilité n'est pas une posture morale. Elle est une condition de sécurité et de plaisir. Elle permet de choisir une voie adaptée sans se sentir diminué (→ Ch.4). Elle permet de dire « je ne le sens pas » sans honte. Elle permet d'écouter l'autre avant qu'il ne soit trop tard (→ Ch.9). Elle permet aussi de rester émerveillé.

À l'inverse, certaines journées rappellent que l'on n'est jamais à l'abri de soi-même : départ trop tardif, envie trop forte de finir, confiance excessive dans un topo, communication réduite (→ Ch.33). Ces failles ne font pas de nous de mauvais grimpeurs. Elles rappellent simplement que la vigilance est une pratique, pas un état — et qu'une culture de la marge se construit dans la répétition des détails.


Un livre compagnon, pas un manuel de performance

J'ai voulu que ce livre garde cette double exigence : être utile et rester vivant.

Utile, parce qu'une grande voie engage réellement la sécurité. Les manipulations doivent être exactes, les principes clairs, les limites explicites. On ne peut pas écrire sur le relais, le rappel, l'assurage ou la réchappe avec approximation. Chaque lecteur doit comprendre que la lecture ne remplace pas l'apprentissage encadré, la pratique au sol, la répétition supervisée.

Vivant, parce qu'un livre de grande voie qui ne parlerait que de procédures manquerait son sujet. On ne grimpe pas seulement pour réussir une chaîne de manipulations. On grimpe pour traverser une journée, partager un engagement, habiter un paysage, apprendre quelque chose de soi et de l'autre (→ Ch.35).

Je l'ai pensé comme un compagnon de progression (→ Ch.36). Un livre que l'on peut ouvrir avant une course, après une erreur, pendant une période d'apprentissage, ou simplement pour retrouver le fil d'une pratique.


La grande voie comme école de relation

S'il fallait retenir une seule idée, ce serait peut-être celle-ci : la grande voie est une école de relation.

Relation à la paroi, d'abord. Elle oblige à lire, à respecter, à adapter (→ Ch.30). Relation à la cordée, ensuite. Elle oblige à écouter, à vérifier, à prendre soin (→ Ch.8, → Ch.9). Relation au temps. Elle oblige à anticiper, à ralentir, à durer. Relation à soi. Elle oblige à connaître ses limites, ses peurs, ses élans, ses aveuglements (→ Ch.27). Relation aux autres, enfin. Elle nous rappelle que ce que nous savons vient de quelque part et que nous aurons, un jour ou l'autre, à le transmettre (→ Ch.34).

Transmettre ne veut pas seulement dire enseigner. Cela peut être plus simple : emmener quelqu'un dans une voie adaptée, expliquer pourquoi on renonce, montrer un relais propre, raconter une erreur, laisser de la place à l'autre pour comprendre. Transmettre, c'est parfois seulement donner envie en montrant une manière juste de pratiquer.

Si ces pages peuvent aider un grimpeur à préparer une première grande voie avec plus de lucidité, une cordée à communiquer plus clairement, un leader à garder plus de marge, un second à devenir plus actif (→ Ch.8), un encadrant à transmettre plus calmement, ou simplement quelqu'un à lever les yeux vers une paroi avec un peu plus de compréhension, alors elles auront atteint leur but.


Ce que le livre ne peut pas donner

Il restera toujours des choses que ce livre ne pourra pas donner.

La sensation du vide sous les pieds. Le bruit du vent dans une gorge. Le doute avant un rappel. La fatigue dans une dernière longueur. La chaleur d'un rocher au soleil. Le regard d'un partenaire quand la décision est prise. Le silence du sommet. Le retour lent vers la voiture. La joie simple d'avoir partagé quelque chose qui ne se résume pas.

Cela, il faut le vivre.

Silhouette d'un grimpeur en arête sommitale au coucher du soleil
Que les cordées soient justes, les marges généreuses, les rochers fiables.

Il reste des voies à découvrir. Des compagnons à rencontrer. Des falaises à parcourir. Des erreurs à comprendre. Des émerveillements à vivre. Des relais à construire.

Et quelque part, peut-être déjà, une ligne qui appelle.

Bonne grimpe.

Prenez soin de votre cordée.

Et n'oubliez jamais de lever les yeux.


P∞Fin de partie

Galerie d'envoi

Trente-sept chapitres en quelques images — l'envie, la préparation, la cordée, la technique, les situations, la posture, la culture et ce qui reste quand le livre se ferme.


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