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P6Gérer les situations

Chapitre 20Anticiper et réagir en grande voie

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Chapitre 20 — Anticiper et réagir en grande voie

Partie 6 — Gérer les situations : anticiper et réagir quand le script s'arrête.

En grande voie, les situations se dégradent rarement d'un coup. Elles glissent — un second qui peine, une corde mal gérée, une communication qui se perd. Ce chapitre pose la logique de toute la partie 6 : intervenir tôt, avec le geste le plus léger possible, avant que la situation impose une manœuvre lourde. Anticiper, c'est conserver des options.

RAPPEL — Lecture ≠ pratique encadrée

Les techniques décrites dans cette partie du livre (Ch.20–26) s'adressent à des grimpeurs qui maîtrisent solidement les fondamentaux : construction de relais, gestion de corde, communication en cordée. Elles ne se substituent pas à une formation avec un encadrant compétent. Avant de les appliquer en paroi, les pratiquer d'abord au sol.

20.1 La posture du leader face aux difficultés

En grande voie, ça déraille. Pas nécessairement de façon dramatique : un second qui peine dans un pas dur, une traversée délicate à gérer à trois, une fin de corde avant le relais. Ce ne sont pas des urgences — mais ce sont des situations qui se gèrent, et la façon dont on les gère conditionne la suite de la journée.

La première règle de cette gestion est simple : on intervient tôt, avec le geste le plus léger possible. Une sangle posée à temps évite un mouflage. Un relais bien orienté dès sa construction évite une mauvaise surprise à l'assurage. Une consigne courte au bon moment évite une demi-heure de gestion de blocage.

Le principe de cette partie du livre est celui d'une gradation : aide légère d'abord, manœuvres lourdes seulement quand c'est nécessaire. Chaque chapitre couvre un niveau de cette gradation.

Niveau d'interventionCe que ça résoutChapitre
Consigne verbale, sangle, clippage organiséHésitation ponctuelle, pas difficile, traversée à troisCh.20 (ce chapitre)
Mouflage (hisser un second bloqué)Second réellement bloqué, incapable de progresser seulCh.22
Remontée sur cordeChute dans une longueur, descente impossibleCh.21
Gérer les rappels et le matériel dégradéRelais complexe, corde endommagée, matériel manquantCh.23
Improviser sans matériel standardCorde cassée, matériel perduCh.24
Premiers secoursBlessure, accident, attente des secoursCh.26

Ce chapitre couvre le premier niveau — les interventions légères qui, bien maîtrisées, permettent souvent de ne jamais avoir à aller plus loin.

FACTEUR HUMAIN

La pression de continuer est l'ennemi de la décision juste. Un leader qui sent que ça coince et attend encore une longueur avant d'agir se retrouve souvent dans une situation bien plus difficile à gérer. Anticiper, c'est agir tôt — quand les options sont encore nombreuses et que la cordée est encore dans de bonnes conditions.

20.2 Sangles d'aide : préparer le terrain pour le second

La sangle d'aide — parfois appelée « chasse d'eau » — est la réponse de première intention face à un pas difficile. Elle coûte moins d'une minute à poser, n'alourdit pas le matériel du leader, et évite souvent un secours lourd.

Principe. Le leader repère pendant la longueur les passages qui risquent de poser problème au second. Il prépare la sangle dans la dégaine de protection concernée avant l'arrivée du second, depuis la paroi ou depuis le relais si le passage est accessible à vue.

Installation optimisée. On fixe la sangle dans le mousqueton haut de la dégaine avec une tête d'alouette — couture placée juste en dessous pour ne pas gêner le geste. On crée du mou sur un des deux brins, puis on fait un nœud simple au milieu. La sangle forme ainsi une poignée ergonomique, bien plus facile à saisir qu'une simple boucle lâche.

DÉTAIL QUI CHANGE LA JOURNÉE

Poser la sangle pendant la montée, en regardant le mouvement depuis le bas — une fois au relais, c'est impossible. On voit mieux la prise à saisir, la hauteur utile, la direction de traction depuis le bas que depuis le haut.

Communication. La sangle est un outil, pas un message. Avant de la poser, aviser le second : « J'ai mis une sangle dans la dégaine au niveau du dévers — tu peux tirer dessus ou poser un pied. » Un second qui ne sait pas que la sangle est là peut la rater complètement dans le stress.

Limites. La sangle fonctionne sur un pas difficile ponctuel. Si le second est épuisé sur l'ensemble d'une longueur, ou s'il est réellement bloqué et ne peut plus progresser, la sangle ne suffit pas — on passe aux mouflages (→ Ch.22).

Sangle d'aide pour le second — fiche signalétique
Principe
Le leader installe une sangle (ou dégaine étendue) au passage difficile pour aider le second à franchir. La sangle est laissée pendante du point situé au niveau du passage difficile, permettant au second de tirer dessus ou de s'en servir comme prise temporaire. Préparation préventive depuis la longueur en tête.
Photo
Sangle préparée en poignée préhensible — le second peut tirer ou poser un pied
Grandes étapes
  • En tête, identifier le passage difficile pour le second (cotation supérieure, prise lointaine, mouvement engagé)
  • Clipper une sangle (60 ou 120 cm) au point qui sécurise le passage
  • Laisser la sangle pendante à hauteur exploitable par le second
  • Le leader continue, le second utilise la sangle au passage
  • Le second récupère la sangle en passant
Points d'attention
  • Anticiper l'aide AVANT le passage, pas après — depuis le haut (une fois au relais), on ne peut plus poser de matériel
  • Sangle assez longue pour être utilisable mais sans gêner les mouvements ni s'accrocher
  • Coordination préalable : le second doit savoir qu'il y aura une aide
  • Vérifier la solidité du point avant de poser la sangle — si l'ancrage est fiable, le second peut charger normalement pour progresser
Matériel
  • Sangle 60 ou 120 cm
  • Mousqueton standard (le point est déjà sécurisé)

20.3 Organiser la cordée de trois en longueur

En cordée de trois avec deux brins de corde (demi-cordes ou deux cordes simples), l'organisation du clippage conditionne la fluidité pour les deux seconds. Mal gérée, chaque dégaine devient une source de confusion : qui déclipse quoi, quel brin reste en place ?

Clippage en vertical. La règle est simple : on clippe alternativement 1 brin sur 2 en alternant les couleurs. Dégaine 1 reçoit le brin A, dégaine 2 reçoit le brin B, dégaine 3 reçoit le brin A, etc. Chaque second sait immédiatement quelle dégaine le concerne — c'est sa couleur de corde. Il n'y a plus d'ambiguïté, et le risque de déclipper la protection de l'autre est éliminé.

Grimpeur le moins à l'aise au milieu. Dans une cordée de trois, le second qui a le moins de marge est placé entre les deux. Il bénéficie ainsi d'une aide possible depuis le haut (leader au relais) et d'un soutien depuis le bas (troisième qui suit). Règle opérationnelle : le second du milieu ne déclippe pas tout — il retire uniquement ce qui correspond à son brin et laisse en place ce qui protège le dernier.

En traversée : doubler les dégaines. En section traversante, le leader anticipe davantage. La technique consiste à placer une dégaine pour le brin du dernier (B), puis une seconde dégaine clippée dans le mousqueton haut de la première pour le brin du grimpeur du milieu (A). Ordre précis : brin du dernier dessous, brin du second du milieu dessus. Chaque second défait sa propre dégaine sans toucher à celle qui protège l'autre.

Dégaine par second en traversée — fiche signalétique
Principe
Une dégaine par brin dans les passages traversants. Chaque second ne défait que sa dégaine avec son brin — sans risquer de retirer la protection de l'autre.
Photo
Dégaine par second dans passages difficiles
Étapes
  • Placer une première dégaine, clipper le brin du dernier (B)
  • Clipper une seconde dégaine dans le mousqueton haut de la première, passer le brin du second du milieu (A)
Points d'attention
Double consommation de matériel — à réserver aux passages délicats. Vérifier l'ordre brin B dessous / brin A dessus.
Matériel
Double quantité de dégaines pour les passages concernés

⚡ ALERTE — Jamais métal sur métal pour rallonger une dégaine leader

Pour rallonger une dégaine sur laquelle le leader est protégé, on n'enchaîne jamais deux mousquetons l'un dans l'autre (« métal sur métal »). En cas de chute, le doigt d'un des mousquetons peut se positionner contre le rocher ou l'autre pièce métallique et s'ouvrir sous choc — avec risque de rupture sous la force-choc.

Avec des dégaines rallongeables : vérifier que le mousqueton de la corde est bien maintenu en position par le système de maintien prévu à cet effet. S'il tourne librement, le risque d'ouverture du doigt sous choc est réel.

Méthode correcte : retirer un mousqueton de la première dégaine et y passer une sangle (60 ou 120 cm en tête d'alouette), puis clipper la dégaine au bout de la sangle.

Exception : doubler deux dégaines pour les seconds est possible — à condition que le leader ait déjà passé le point. Si le leader chute en place juste après avoir posé la double dégaine, le risque métal/métal subsiste.

DÉTAIL QUI CHANGE LA JOURNÉE

Le principal risque en traversée avec trois est le twist : les cordes font des tours entre elles et bloquent le passage de dégaine, même si le second retire la bonne. Clipper proprement depuis le bas, cordes bien séparées et non croisées, évite ce désagrément.

Vue plongeante depuis sommet sur second jaune avec cordes
Organiser le clippage dès la longueur, c'est du travail de leader — visible seulement quand ça manque.

20.4 Traversées : gérer le pendule et la main courante

Les traversées sont les passages les plus exposants de la gestion de cordée. Un second qui chute sur une traversée pendule — parfois violemment. Le leader doit avoir anticipé cela avant de partir : l'organisation de la main courante se décide en longueur, pas depuis le relais d'arrivée une fois le second déjà en difficulté.

Avec deux seconds. La corde du second B devient une main courante. Avant le départ du relais de départ, on installe une longe molle avec un nœud de huit sur la corde de B, clippée sur le point du relais du côté de la traversée. Pendant la progression, le leader clippe la corde B normalement, en la gardant derrière la corde A.

Au relais d'arrivée :

  1. Installer le relais principal
  2. Créer une orientation complémentaire dans le sens de la traversée
  3. Tendre la corde B avec un mouflage en N installé sur le relais — c'est ce qui crée une vraie main courante tendue, pas une corde molle qui s'affaisse sous le poids du second

Le second A progresse en se longeant sur cette main courante et en déclippant sa propre corde au fur et à mesure. Une fois le passage franchi, on détend la main courante — c'est le signal pour le second B de partir nettoyer.

Avec un seul second. On installe un maillon rapide au relais côté traversée, et on passe un brin du second dedans. Le second se relie à ce brin avant de partir — il est ainsi protégé par les deux systèmes pendant la traversée. Au relais d'arrivée, le leader assure le brin normal en plaquette, et installe sur le brin passé dans le maillon un autobloquant orienté côté traversée. Le leader donne du mou progressivement via cet autobloquant au fur et à mesure que le second avance — sans quoi le second est bloqué. En cas de pendule, ce second brin limite le retour violent. À l'arrivée, le second se désencorde du brin passé dans le maillon pour ravaler la corde, puis se réencorde proprement.

RAPPEL

La main courante avec deux seconds suppose la maîtrise du mouflage en N (→ Ch.22) et de la construction de relais (→ Ch.16 et Ch.17). À s'exercer au sol avant de l'utiliser en paroi.

1. Longe molle côté traversée — nœud de huit sur corde B, clippé sur point du relais départ
Longe molle nœud de huit corde B relais départ
2. Option un second : maillon rapide sur le point côté traversée — un brin du second passé dedans
Maillon rapide point traversée étape 1
3. Brin passé dans le maillon — en cas de pendule, ce brin limite le retour violent
Brin second dans maillon rapide traversée

POUR LES GRIMPEURS QUI DÉCOUVRENT LES GRANDES VOIES

La section suivante s'adresse aux leaders expérimentés — elle détaille des techniques avancées de progression (passages déversants, traversées complexes). On peut passer directement au chapitre 31 — Connaître le milieu.

Les imprévus en longueur se distribuent en deux registres — ceux qu'on anticipe avant de partir, ceux auxquels on réagit en cours de progression — et chacun appelle un type de réponse différent.

Posture du leader face aux difficultés — anticiper avant d'agir.

20.5 Techniques avancées de progression (⊕)

20.5.1 Corde tendue avec Tibloc

Quand il ne reste pas assez de corde pour rejoindre le relais et que le passage restant est vraiment facile, le leader peut faire progresser le second en corde tendue en utilisant un Tibloc comme autobloquant. Le Tibloc s'installe sur un mousqueton à vis — en veillant à prendre la corde dans le mousqueton et non uniquement dans le Tibloc. La corde doit rester tendue en permanence : le leader tire régulièrement depuis le relais pour maintenir la tension.

Alternative : une poulie autobloquante (Micro Traxion ou équivalent) peut remplacer le Tibloc dans ce système avec une meilleure fluidité de progression.

⚡ ALERTE — Corde tendue Tibloc : terrain très facile uniquement

Ce dispositif n'est pas certifié pour retenir une chute. Toute chute risque d'endommager gravement la corde. La progression en corde tendue avec Tibloc est réservée aux passages où la chute est exclue — dalle très facile, terrain presque horizontal, second qui marche plus qu'il ne grimpe.

Corde tendue avec Tibloc — fiche signalétique
Principe
Autobloquant léger en prise de corde — le système doit rester en tension constante entre le Tibloc et le second
Photo
Tibloc corde tendue second
Étapes
  • Installer le Tibloc sur un mousqueton à vis — prendre la corde dans le mousqueton, pas seulement dans le Tibloc
  • Maintenir la corde tendue en tirant régulièrement depuis le relais
Limites absolues
Non certifié chute. Terrain très facile uniquement. Chute = dommages graves sur la corde.
Matériel
Tibloc + mousqueton à vis

20.5.2 Orientation de la triangulation au relais

Lorsqu'on installe un relais après une traversée, la triangulation doit être orientée dans la direction du second, pas dans la direction de la suite de la voie.

Si elle est orientée vers la suite et qu'on doit moufler le second qui arrive de côté, deux conséquences se produisent simultanément : le mouflage devient mécaniquement moins efficace, et le relais travaille dans un axe non prévu — ce qui peut compromettre certains points, notamment les pitons dont la direction de résistance est mal alignée.

C'est un détail qui se règle au moment de choisir les points et d'orienter la sangle lors de la construction — gratuit à l'installation, impossible à corriger une fois que le second pend dessus.

🏔️ TERRAIN

Quand on arrive au relais après une traversée, prendre cinq secondes pour regarder d'où viennent les seconds — pas où on va ensuite. La triangulation s'oriente en fonction de l'assurage réel, pas du projet suivant.

Grimpeur en pleine paroi calcaire, lumière directe
Aider, c'est faire passer la cordée avant le geste — choisir l'efficace, pas l'élégant.

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