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Préambule

Paroi vue depuis le bas, grande voie en perspective
Lever les yeux. C'est par là que tout commence.

Pourquoi ce livre

Entre la couenne maîtrisée et la grande voie autonome, il y a un gouffre. Pas un gouffre de difficulté pure — un gouffre de culture, de logique, de façon d'aborder les choses. Les manuels existants comblent rarement ce gouffre : ils sont soit trop exhaustifs pour être lisibles, soit trop rapides sur ce qui compte vraiment — le relais, le rappel, la réchappe, la conduite de cordée dans l'incertitude.

Ce livre cherche un troisième chemin : assez technique pour être utile, assez lisible pour ne pas se perdre, assez honnête pour dire ce que la lecture seule ne pourra jamais transmettre.

Il s'adresse aux grimpeurs de couenne — ceux qui savent ce qu'ils font sur une falaise courte, ceux qui sentent quelque chose les appeler vers les longues parois sans savoir exactement par où commencer. Le but n'est pas de fabriquer des guides ou des encadrants. C'est de rendre possible une autonomie responsable : savoir ce qu'on fait, ce qu'on ne sait pas faire, et ce qu'on doit refuser de faire.

L'esprit du livre

Trois principes traversent tout ce qui suit.

La marge avant la performance. En grande voie, ce qui compte n'est pas le niveau du passage le plus dur. C'est la marge qu'on garde — technique, physique, mentale, horaire, météo. Ce livre cherche à donner les outils pour calibrer cette marge. Pas à pousser à l'engagement.

La cordée avant l'individu. Une cordée n'est pas deux grimpeurs qui partagent une corde. C'est un système. La sécurité, la fluidité, la décision — tout sort de la qualité de ce système. Faire cordée, ce n'est pas rien : ça demande de la confiance, une certaine complicité. Ce livre place la cordée au centre, et la technique à son service.

La lecture du terrain avant la procédure. Les manipulations décrites ici sont des références, pas des règles gravées dans le rocher. Le terrain réel est toujours imparfait. Ce livre donne le geste correct et la lecture qui permet de l'adapter — au rocher, à la météo, à l'état de la cordée du jour.

Cordée en pause sur une vire en pleine paroi
Faire cordée — un moment de calme, une lecture du terrain, une marge qu'on entretient.

D'où vient ce livre

Ça fait vingt-cinq ans que j'ai découvert l'escalade. J'ai commencé sur le tard, comme on dit — mais j'ai accroché tout de suite. Un coup de cœur, sans ambiguïté.

Je grimpe dans le 6. Grimpeur lambda, tombé dans la marmite. Pas de palmarès à aligner, pas de voies mythiques à trois étoiles en couverture de magazine. Juste une pratique qui dure, qui nourrit, qui compte.

La grande voie, c'est ce qui m'a le plus accroché dans tout ça. Cette sensation d'être comme un lézard au milieu de nulle part, dans un endroit fort improbable — là où la verticalité et le minéral dans sa forme la plus brute imposent l'humilité et l'envie de faire corps avec ce qui nous entoure. J'ai des souvenirs inoubliables du Verdon et des Calanques, et depuis quelques années des grandes parois de Haute-Savoie qui sont devenues mon terrain de proximité.

J'ai tâtonné côté alpinisme. Mais je suis Breton. La neige, ça me parle moins. Quelques sorties en glace, en cascade, où je retrouvais mes sensations de pur grimpeur — et puis j'ai arrêté de me forcer. La haute montagne, ce n'est pas ma famille.

La grande voie, si.

Paroi du Verdon avec arbre tordu en avant-plan, ciel pâle
La paroi qui appelle, le silence qui décide.

Je suis, comme beaucoup de grimpeurs de ma génération, un enfant du grand Blond — Patrick Edlinger. Ses images, ses mots, ses façons de grimper ont bercé mes premières années. À ses côtés dans cet imaginaire collectif : les frères Le Menestrel, les frères Petit, Jean-Baptiste Tribout, Lynn Hill, Catherine Destivelle, et Stéphanie Bodet — dont l'écriture, en plus de la grimpe, a longtemps prolongé pour moi le geste de la corde par celui du livre. On ne choisit pas ses filiations. On les reconnaît après coup.

Cette filiation a aussi un visage précis : celui de Bernard Amy — alpiniste, grimpeur, écrivain, ami de longue date. Depuis plus de trente ans, nos échanges et nos sorties en falaise continuent d'alimenter ma manière de voir, de pratiquer, et de transmettre l'escalade. Certaines dettes ne se remboursent pas. On les prolonge.

Plaque commémorative gravée 'Au Blond' au-dessus du Verdon, hommage à Patrick Edlinger
« Au Blond. » Sur le sentier sommital du Verdon, la plaque qui veille.

Liberté et patrimoine

Je ne crois pas à la liberté dans l'absolu. Tout a un prix. Tout est question de choix.

Derrière chaque espace de liberté que la grande voie nous offre — cette paroi vierge, ce silence, cette autonomie — des acteurs invisibles ont payé le prix pour que cet espace existe. Les ouvreurs qui ont équipé les voies, souvent à leurs frais, souvent au prix de journées entières suspendus dans le vide. Les équipeurs qui entretiennent, revissent, remplacent ce que le temps abîme. Les gardiens de refuges. Les bénévoles de clubs et de fédérations qui négocient les accès, maintiennent les sentiers, forment les instructeurs, organisent les sorties. Les formateurs — UIAGM, FFCAM, FFME, ENSA — qui structurent une transmission exigeante. Les auteurs de topos, qui ont quadrillé des massifs entiers pour que les cordées qui arrivent après eux ne repartent pas en aveugle.

On grimpe sur du patrimoine. Ce n'est pas une métaphore.

Comprendre la valeur de ce patrimoine et amener sa pierre à l'édifice pour le préserver : c'est une part du métier de grimpeur autonome. Pas la plus visible. Pas la plus séduisante. Mais une part réelle.

Ce n'est pas du militantisme. C'est de la cohérence. Si la grande voie nous a appris quelque chose, c'est que l'engagement a un coût — et qu'on ne peut pas l'ignorer indéfiniment.

C'est aussi pour ça que ce livre est gratuit, sous licence Creative Commons. Pas par idéologie. Par cohérence avec ce que je viens d'écrire.


Transmettre

J'ai passé le monitorat grandes voies quelques années après mes premiers passages — un cadre formel pour une envie qui existait déjà. Ce que j'aime, c'est encadrer quatre grimpeurs sur une longue journée d'immersion : voies un peu longues, accès qui se mérite, retour au parking à la tombée du jour. Ce que je leur souhaite, c'est de vivre l'émotion qui m'a, moi, marqué pour la vie.

Leader en paroi sur une grande voie
Encadrer, c'est ouvrir un chemin que d'autres pourront prendre à leur tour.

L'engagement associatif est venu avec, et il ne s'est plus quitté : club, encadrement, et plus récemment la création du collectif Grimpe Outdoor. Ce livre prolonge le même mouvement — une façon de rendre ce qu'on m'a donné.


Un projet qui s'élargit

Ce livre a commencé seul. Une ambition personnelle de poser noir sur blanc ce que vingt-cinq ans de pratique m'avaient appris, et ce que le monitorat m'avait obligé à structurer pour pouvoir le transmettre. La colonne vertébrale est sortie de là — un effort éditorial sur la durée, des idées qui m'appartiennent, une voix qui porte l'ensemble.

Et puis, à mesure que les premiers chapitres prenaient forme, d'autres sont arrivés. Des relecteurs moniteurs qui ont passé les manips au peigne fin. Des grimpeurs expérimentés qui ont signalé une erreur, suggéré une nuance, partagé un point de vue de terrain que je n'avais pas. Des récits, des photos, des prolongements que je n'avais pas vus venir.

Cordées multiples en grande voie, plusieurs équipes en paroi
Ce qui commence à deux finit souvent par s'écrire à plusieurs.

La colonne éditoriale est restée portée par une seule main — c'est sans doute mieux pour la cohérence du tout. Mais autour, peu à peu, une équipe et un collectif se sont agrégés, et continuent de le faire à chaque vague de relecture, à chaque sortie partagée, à chaque retour reçu par la page contact. C'est exactement le mouvement que les bonnes cordées font sur la durée — chacun apporte ce qu'il sait, et l'ensemble devient plus juste que chaque pièce prise séparément.

J'en suis l'initiateur — et un chef d'orchestre un peu zinzin. Les noms et les contributions de celles et ceux qui font vivre ce livre sont sur la page Remerciements. Cette liste continuera à s'enrichir tant que le livre vivra.

Vue plongeante depuis le sentier sommital du Verdon, gorges et rivière en contrebas
Le Verdon depuis le haut — l'horizon où tout a commencé.

Trois façons d'attaquer ce livre

Selon où tu en es, trois entrées possibles.

Tu veux découvrir la grande voie sans détour ? Va directement à la Partie 1 — Découvrir la grande voie. C'est l'ouverture, le premier pas dans l'univers des longues voies — sans technique encore, juste pour comprendre où l'on met les pieds.

Tu veux lire dans l'ordre, du début à la fin ? Enchaîne par le Chapitre 1 — Pourquoi grimper en grande voie. Le livre est conçu pour ça — un mouvement en entonnoir, de l'envie aux gestes, des gestes à la posture, de la posture à la culture.

Tu veux piocher selon le besoin ? Le mode d'emploi détaille la structure : neuf parties, deux niveaux de lecture (tronc commun et approfondissement), un parcours initiatique balisé pour préparer une première grande voie, et la grille des encadrés qui ponctuent les chapitres.

Et si tu veux contribuer — un retour, une correction, un récit, un point de vue — la page Contact est là pour ça.

L'escalade, c'est ma famille. Les falaises, mon repère. Et la grande voie, ce chemin intermédiaire entre la haute montagne qui fascine et la couenne qui défoule — la voie qui me convient. Si elle peut en convenir à d'autres, c'est tant mieux.

Contenu sous licence Creative Commons BY-NC-SA 4.0