Thème
Zahir — Katherine Choong
Wendenstöcke, Suisse · 300 m, 8 longueurs : 6c, 8a, 8b+, 7c, 7a+, 7a+, 7b, 6cAvec Eline Le Menestrel · Photos : © Julien Nadiras
Zahir a été équipée par Günther Habersatter et Iwan Wolf entre 1996 et 2004, et libérée par eux en 2006. L'objectif : enchaîner sans tomber chaque longueur, à la suite, en tête, en une journée.

Zahir est une des voies les plus difficiles des Alpes suisses, un classique dont la réputation m'attirait autant qu'elle m'effrayait. Une ligne de 300 mètres de haut située dans le massif impressionnant des Wendenstöcke.
En 2024, je me sentais enfin prête à me lancer dans cette voie. Il ne me manquait plus qu'un partenaire. J'ai tout de suite pensé à mon amie Eline Le Menestrel qui a accepté à une condition : se déplacer en mode « Ecopoint », en laissant la voiture à la maison et en n'utilisant que les transports publics et le vélo. Défier l'une des grandes voies les plus difficiles du pays à vélo, avec pour unique bagage deux sacoches, en mode camping ? Pourquoi pas !

Première mission accomplie, nous parvenons à empaqueter toutes nos affaires sur nos vélos qui ressemblent désormais à des embarcations dont l'équilibre très précaire menace de nous faire chavirer à chaque virage. Ainsi chargées de tout le matériel de camping, habits, matériel d'escalade dont une cinquantaine de dégaines, des mousquetons, des cordes et, élément indispensable, le ukulélé d'Eline, nous arpentons des routes sinueuses et interminables qui nous mènent à ce qui me semble être le bout du monde.
À pied de voie
Le lendemain, lorsque le soleil se lève et vient illuminer les Wenden, nous découvrons un ovni minéral composé de grandioses murs vertigineux de calcaire bleu, gris et jaune. Les jambes encore engourdies de notre tour à vélo, nous débutons avec nos sacs bien chargés la marche d'approche — des pentes de rocher et d'herbe très raides et humides, où il ne faut pas tomber au risque de rouler jusqu'en bas. Deux heures plus tard, nous arrivons au pied de la voie Zahir.

Bizarrement on ne se bouscule pas au portillon pour commencer à grimper : le premier point est à 15 mètres de haut dans une dalle en 6c. Le coup du sort désigne Eline qui s'y lance vaillamment et avec succès. La 2ème longueur en 8a se compose d'un très joli mur légèrement déversant, parsemé de réglettes. Puis vient la 3ème longueur, la longueur clef en 8b+ : un mur vertical, lisse, qui semble totalement dépourvu de prises mise à part quelques lames de rasoir de quelques millimètres d'épaisseur. Pas une trace de magnésie, les spits sont bien éloignés les uns des autres, il faut grimper.
Neuf jours sur la 8b+
Pendant des heures nous restons bloquées au même endroit, à plusieurs mètres au-dessus du 2ème point, à chercher à tâtons des prises inexistantes, à chuter, encore et encore, le bras tendu à quelques dizaines de centimètres du prochain spit. Épuisées mentalement, notre objectif semble soudainement colossal, insurmontable.

Deux jours de grimpe plus tard, dans un brouillard glacial, nous parvenons à peine deux spits plus haut. Les lames de rasoir sur lesquelles nous grimpons nous ouvrent la peau rendant la tâche encore plus difficile. N'ayant toujours pas atteint le relais de cette 3ème longueur, je commence à vraiment douter de nos chances de réussite et à ressentir une énorme pression. Les phrases que j'ai entendues résonnent dans ma tête : « tu verras ce sera facile pour toi », « c'est ton style ces petites prises » — accentuent ce lourd fardeau que je porte sur mes épaules.
Petit à petit, nous débloquons les mouvements qui nous résistaient. Chaque jour nous donnons le meilleur de nous-mêmes et les progrès qui en résultent sont une victoire qui nous rapproche de notre objectif. C'est au 6ème jour, grâce à l'aide d'Eline qui me conseille quelques prises intermédiaires, que j'arrive enfin à passer le crux de la 8b+ qui me semblait impossible en raison de ma petite taille.
Le 9ème jour
3h50, le réveil sonne. 6h15, j'enfile mes chaussons et commence à grimper pour profiter un maximum de la fraîcheur du matin. J'enchaîne les deux premières longueurs. Le ciel se pare d'une douce teinte dorée. Après un grand combat, à quelques mètres du relais, Eline tombe. Réalisant qu'elle n'y arrivera pas aujourd'hui, elle décide de tout donner pour me soutenir.

Il fait encore frais, je me sens en forme. Je me lance dans la 8b+. Mais je n'arrive pas à gérer cette pression et tombe dans le premier crux. Je remets un 2ème essai et tombe encore plus bas. Ces deux essais m'ont déjà coûté énormément d'énergie et la météo m'annonce des jours instables. C'est maintenant ou jamais.
La pression de la dernière chance étant toujours de mon côté, je repars déterminée dans la voie et cette fois je me sens m'envoler. Je passe le premier crux, puis le second, je me rapproche gentiment du relais et au dernier mouvement, je sens ma main droite qui commence à glisser. À bout de force, j'ai le choix entre tout risquer en me jetant sur la bonne prise finale ou prendre le temps de repositionner mon pied. Je choisis la première option — et manque la prise. Je tombe le nez devant le relais.
Épuisée mais déterminée, je redescends au début de la longueur afin de remettre un essai. Je savais désormais que je pouvais le faire, peu importe les circonstances.
La magie de l'escalade
Vers 12h30 je repars une 4ème fois. Le bout de mon doigt saigne à chaque fois que je le pose sur une prise, le soleil brille fort — mais je me sens confiante. Serre, avance, reste calme, respire. Ma concentration est à son zénith. Je ne sens plus la douleur, ni la peur, ni la fatigue.
Je passe les deux crux, mes bras me font souffrir, mes doigts s'ouvrent sous le poids de la fatigue, je sens ma main glisser sur la même avant-dernière prise. Mais ma tête reprend le dessus — une petite voix me hurle du fond des entrailles de résister encore quelques instants, de rester lucide et de bien replacer mon pied. Mon cœur palpite mais mon corps continue d'exécuter les mouvements dictés par ma volonté dans un équilibre toujours plus précaire.
Je me rapproche de l'impossible. Puis j'atteins le sommet. Je clippe le relais de la 8b+.

Il est 13h et il me reste encore les 5 dernières longueurs, qui sont loin d'être une balade. À 21h50, de retour au parking, nous sommes épuisées mais tellement heureuses de ce jour mémorable.
Ce que la cordée m'a appris

En grande voie, la connexion avec le partenaire est extrêmement forte. L'aventure que l'on vit, les émotions comme la peur, le doute mais aussi la joie, les moments de complicité et de dépassement de soi, nous lient d'une manière particulière et imprègnent notre mémoire de moments inoubliables.
Eline est à 100% présente pour moi, je sens son énergie qui m'aide à me calmer et à me donner la force d'y retourner. Même si le monde de l'escalade ne met en valeur qu'un seul type de performance — l'enchaînement — Eline mérite autant de reconnaissance que moi. Tout n'est pas noir ou blanc dans ce sport. Sans son incroyable soutien, rien n'aurait été possible.
Trouver en soi des ressources, des solutions, quand plus rien ne semble être possible représente la victoire que je savoure avant tout. Le succès de ce projet est de s'être lancé un grand défi et d'avoir développé une superbe relation entre partenaires d'escalade.
Photos : © Julien Nadiras · Texte : Katherine Choong
