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Grimpeur sous un surplomb de granite clair, cordes qui descendent le long de la dalle, ciel bleu© Gilles Brunot
« Du gaz, du super rocher, un petit zeste d'engagement par endroits… que demander de mieux ? »

L'attrait de la verticalité ​

Gilles Brunot est météorologue à Météo-France, à Chamonix, et, comme il se décrit lui-même, mordu d'escalade. Il équipe et rééquipe des falaises de Haute-Savoie, signe plusieurs topos régionaux et alimente le site escalade-74.com. Ami de l'auteur, il a coécrit le chapitre météo de ce livre et en a relu chaque page. Il raconte ici l'ouverture de Bételgeuse, à la pointe d'Ayères, dans les Fiz : une paroi qu'il voyait depuis chez lui, repérée en hélicoptère, et qu'il a attendu cinq ans de pouvoir attaquer.

Bételgeuse · pointe d'Ayères · Fiz


I · La paroi d'en face

Je vois cette grande paroi vierge et verticale depuis la maison. Depuis des années, elle me nargue. De loin, le rocher paraît compact. Mais les Fiz ont plutôt la réputation de rocher pourri. Un jour, à l'occasion d'un déplacement professionnel en hélicoptère, je demande un petit détour pour vérifier la qualité du rocher ! Finalement, elle a l'air bonne.

Après tant de rêves d'ouverture dans cette face et de fantasmes d'un rocher solide et adhérent, c'est seulement cinq ans plus tard que l'opportunité se présente.

« Depuis des années, elle me nargue. »

Grande paroi calcaire grise et verticale, un grimpeur au milieu du mur, deux cordes qui pendent jusqu'en bas© Gilles Brunot
Un mur gris, deux cordes, un grimpeur : l'échelle d'une paroi se lit à la taille de ceux qui y sont.

II · Ouvrir du bas

15 octobre. La journée va être longue, les jours ont commencé à raccourcir, mais il nous faut démarrer assez tard pour ne pas être dans l'obscurité de la nuit, afin de trouver et sécuriser l'itinéraire d'approche dans les raides pentes schisteuses exposées. Arrivés au pied de la face, nous sommes impressionnés par la raideur : 260 m de mur vertical. Si l'idée initiale était d'ouvrir en plein milieu, au plus raide dans le rocher orange, nous optons pour commencer par la partie droite, qui semble légèrement moins raide. Le stress est là, mais la motivation est plus forte.

L'inconvénient, quand on ouvre une voie, c'est qu'il n'y a pas de points d'assurage pour baliser l'itinéraire. L'avantage, quand on ouvre une voie, c'est qu'il n'y a pas de points d'assurage et qu'on peut choisir où aller ! Mais finalement, la recherche d'itinéraire n'est pas réservée aux ouvreurs : on en a aussi souvent besoin en tant que répétiteur, lorsque les points ne sont pas visibles ou sont éloignés, car les ouvreurs n'ont pas forcément suivi la ligne la plus directe, et il faut s'imaginer à leur place pour trouver la ligne à suivre.

« La recherche d'itinéraire n'est pas réservée aux ouvreurs. »

C'est moi qui ai l'honneur de démarrer. Grimper quelques mètres, purger les éventuelles prises instables, se pendre à un crochet posé sur une réglette, treuiller le perforateur, percer, planter le goujon (plaquette déjà vissée dessus), serrer pour expanser, redescendre attacher le perfo sur le point du dessous, etc. La progression est lente dans la première longueur, car le rocher sonne creux : il me faut quatre ou cinq heures pour en venir à bout. Nous n'ouvrirons ce jour-là qu'une demi-longueur supplémentaire.

Grimpeur en veste rouge en train d'équiper une paroi calcaire, le perforateur suspendu sous lui au bout d'une cordelette© Gilles Brunot
Ouvrir du bas : le perforateur pend sous le grimpeur, prêt à être treuillé jusqu'au prochain point.

III · Revenir, et finir

15 novembre. Les jours sont bien courts. Même en partant de nuit, nous ne ferons que finir la deuxième longueur et fignoler ce début de voie, car l'oubli des dégaines, heureusement détecté juste au début de la marche, nous fera perdre bien du temps pour aller en rechercher !

L'année suivante, il nous faudra deux jours supplémentaires pour finaliser la voie. À chaque fois, il faut remonter les longueurs déjà ouvertes. Même si nous laissons une partie du matériel au dernier relais atteint, il faut revenir avec le matériel d'escalade, les batteries du perfo rechargées et des spits pour la suite. Le vide se creuse au fur et à mesure que nous progressons. D'autant plus qu'il n'est pas dû uniquement à la raideur de la voie, sans la moindre vire, mais aussi à celle du socle, qu'il faut monter pour atteindre la voie. La dernière longueur, la plus facile, est toujours sur un rocher compact et adhérent ; elle se finit en bout de corde, un mètre sous le sommet !

Grimpeur en haut d'une dalle de granite fissurée, la corde tendue en diagonale sous lui, ciel nuageux© Gilles Brunot
« Le vide se creuse au fur et à mesure que nous progressons. »

Du « gaz », du super rocher, un petit zeste d'engagement par endroits pour laisser des souvenirs, une approche alpine et un paysage grandiose… que demander de mieux ?


Ce que le livre en retient ​

Gilles raconte une ouverture, mais son récit parle aussi à ceux qui répètent. Quatre de ses observations rejoignent des chapitres du livre.

La ligne se cherche aussi en répétition. Quand les points sont éloignés ou invisibles, il faut se mettre à la place de l'ouvreur pour retrouver l'itinéraire : la lecture de la paroi ne s'arrête pas au topo. → Ch.30 — Lire le terrain

La lumière fixe l'horaire. En octobre, il faut partir assez tard pour ne pas faire de nuit une approche exposée ; en novembre, même en partant de nuit, la journée ne suffit plus. L'horaire se construit avec la durée du jour autant qu'avec la météo. → Ch.6 — Préparer sa course · §32.9 — Fenêtre météo et horaire-butoir

La vérification du matériel se fait avant de marcher. Un oubli repéré au début de la marche coûte du temps ; repéré au pied de la voie, il coûte la journée. → Ch.5 — Le matériel de grande voie

Ouvrir engage pour la suite. Chaque point posé devra un jour être contrôlé, et chaque voie publiée entretenue. → §35.4 — Participer au rééquipement · §43.3 — Ouvrir, entretenir, arbitrer


Gilles dans ce livre ​

Gilles est d'abord un ami : plusieurs projets autour de l'escalade ont été partagés avec l'auteur, et ce livre en fait partie.

Il a coécrit le chapitre 32 — Lire la météo : ce qui se passe dans l'atmosphère, la lecture des modèles et de leurs incertitudes, la construction d'une fenêtre météo et le renoncement. Plusieurs schémas de ce chapitre sont les siens.

Grimpeur en veste rouge dans un dièdre de calcaire gris et ocre, vu depuis le bas, corde qui descend vers l'assureur© Gilles Brunot
Un dièdre, une corde, et la ligne à deviner au-dessus.

Il a aussi confié au livre plusieurs récits de terrain, chacun placé là où il éclaire une manip ou une décision :

Grimpeur en tête dans une large cannelure d'un mur calcaire gris strié de coulées sombres© Gilles Brunot
Une cannelure dans un mur gris : la ligne suit le rocher.

Enfin, il a relu l'ensemble du manuscrit, chapitre après chapitre, avec la même exigence que celle qu'il met à nettoyer un relais ou à équiper une voie. Plusieurs photos du livre sont aussi les siennes.


Gilles Brunot, météorologue et équipeur ​

Gilles est l'auteur de plusieurs topos d'escalade de Haute-Savoie : Vallée de l'Arve, Massif Bornes Aravis (deux tomes), Giffre, Risse et Foron (avec Georges Brenas) et La Duchère. Il a créé le contenu du site escalade-74.com, qui recense les falaises du département, leurs topos et leur état, et il fait partie de ceux qui équipent et rééquipent les falaises de la région.

Grimpeur sur un sentier en sous-bois, un gros sac sur le dos, en route vers le pied des voies© Gilles Brunot
Avant la paroi, le sentier : pour un équipeur, chaque voie commence par une marche chargée.
Portrait de Gilles Brunot, bonnet de laine et doudoune, au pied d'une falaise en hiver

Mordu d'escalade · Météorologue · Équipeur · Auteur de topos

Météorologue à Météo-France, à Chamonix, et mordu d'escalade, Gilles Brunot relie ses deux passions de la montagne : la prévision et la connaissance des falaises. Ami de l'auteur, coauteur du chapitre météo de ce livre et relecteur de l'ensemble du manuscrit.

Les falaises de Haute-Savoie — escalade-74.com →

Texte : Gilles Brunot · Photos : © Gilles Brunot